lundi 11 mars 2013

L'Envie

Chère I.(et J.)

Lettre 18

«Mieux vaut faire envie que pitié»
Pinchare

«Le chien tendit vers elle sa grosse tête au poil crasseux.  Elle retint sa main par crainte de la vermine.  Elle noya son regard dans le regard calmement éploré, calmement suppliant, et toute l'humanité et l'inconditionnelle bonté de l'animal docile lui remplirent les yeux de larmes, elle désira ardemment être lui...
Ladivine, Marie Ndiaye, 2012

«L'Homme a inventé la littérature pour y déposer les marques laissées par la douleur qu'il a éprouvée au moment crucial où il a pris conscience de sa condition d'homme.»
Mélodie.  Chroniques d'une passion (chant d'amour de l'auteur pour sa chienne disparue), Akira Mizubayashi, 2013

                                                                   Brigitte Bardot, Saint-Tropez, 1958


Il fait encore noir au 6, rue de la Mule noire.  Cette nuit, Paul a rêvé de son chien.  Ce n'était pas possible!  C'est à Helena qu'il devrait rêver.  Ou à son fils qu'il n'avait plus vu depuis trop longtemps.  La bonne nouvelle c'est que s'il avait rêvé, c'est qu'il avait dormi.  La mauvaise, c'est que dans son rêve, son chien était mort.

Il s'est réveillé avec au coeur un chagrin identique à son chagrin d'amour.  Un long chagrin des mauvais jours.  Un serrement des ventricules et des oreillettes cardiaques.  Un durcissement des valves mitrale et pulmonaire.  Une vasoconstriction de ses pauvres petites artères.   Un avant-goût clinquant de ce que peut être la mort.  La bonne nouvelle c'est qu'il avait encore un coeur.  La mauvaise, c'est que son chagrin d'amour ne semblait pas vouloir encore tirer sa révérence.

Au final, tout le monde ne parle toujours que de cela.  Littérature, philosophie, humanisme conjugué en cinéma, en poésies, en théâtralité de tout ordre.
Tout le monde ne parle que de la peur de mourir, plus que de la mort.  De la peur de souffrir, plus que de l'expérience de la souffrance.  Et de la douleur des  chagrins d'amour.
Tout le monde ne parle que de la mort. Parfois de la bienveillance des chiens.  Et des chagrins d'amour.

Moravia pourtant, ce maître italien absolu du décryptage des passions humaines, sexuelles ou non, charnelles ou spirituelles, jamais n'a parlé de l'envie.
Du mépris, de l'ennui, oui.  Mais pas de l'envie. Paul n'a jamais compris pourquoi on ne parlait pas de l'envie.
Pourtant elle avait bien été au coeur de sa vie avec Helena.  Cette passion si triste, qui avait sans doute participé à son désastre conjugal.

Helena a d'abord envié la beauté sublime, la beauté sublimée, déroutante, sauvageonne et tellement sensuelle de Brigitte Bardot.  Envié d'un façon telle qu'elle en devenait déplacée.  Helena n'était pourtant pas en reste avec sa beauté lumineuse.  Une belle blonde, bien en chaire, des seins ronds et solides et moirés aux aréoles de pêche.  Une taille affinée sous une coupole de hanches et de cuisses un peu trop fortes qui lui donnait une allure de femme fatale.    Une lourde mèche de cheveux fournis lui barrant le regard à la Françoise Sagan.  Cette lourde mèche au travers de laquelle tous pouvaient lire, décrypter, l'intelligence vive de son regard sur le monde.  Sur Paul.


Brigitte Bardot dans Le Mépris, un film de Jean-Luc Godard avec Michel Piccoli, d'après le roman éponyme de Moravia, 1963.

Trop souvent Paul a dû rassurer Helena sur cette fichue beauté.  Pour une femme intelligente, cette envie semblait décalée, incompréhensible.  Helena semblait prise dans une quadrature du cercle trop étroite pour son âme propre et pourtant si transparente.  Helena semblait prise dans ce qui fait partie de la courte liste, les best of seven, des sept péché capitaux. Que cachaient de failles le coeur d'Helena dans cette envie obsédante de la beauté de Bardot?

Puis Helena voulut se marier.  Dans la salle des mariages d'un beau théâtre italien.  Voulut se marier avec Paul qui ne voulait pas.  Paul ne voulait pas se marier avec Helena simplement pour lui prouver qu'elle était mieux que la Bardot. Encore moins parce qu'Helena, devant toutes ses amies qui se mariaient les unes après les autres, toutes plus ou moins dans le désir de marquer ce jour d'une aura inoubliable, mourrait encore un fois de cette détestable envie.





Mais Paul était amoureux et devant les tentatives de midinette de sa belle Helena, devant la nuisette toute blanche et longue et soyeuse qui ressemblait à s'y méprendre à une robe de mariée, devant le visage enfantin d'Helena au petit matin dans sa belle nuisette blanche, devant ses cheveux défaits, ses traits fripouillés de nuits, ses lunettes sérieuses et son journal politique et son café trop fort et trop amer,  devant  ses baisers de petit chien qu'il n'avait pas encore, Paul a craqué.  Et a épousé Helena.

Il a bien voulu guérir Helena de son envie à grand coup de sermons, de morale et de psychologie à la noix, de regarde plutôt ce que tu as, sois plus forte que cette morsure, accepte-la pour mieux la dépasser.  Il a bien voulu guérir Helena de son envie à grand coup de diététique, de massage énergétique, de yoga cosmique et de beaucoup de légumes verts.





 Mais rien n'y fit.

Cette fois, Helena voulut un enfant parce qu'elle enviait la toute puissance de la maternité, de la fertilité des autres.  Et puis cette fois encore, Helena voulut travailler parce qu'elle enviait le salaire des autres et leur bien et leur pelouse et leur maison et leur situation sociale.  Helena voulut même les amis des autres, parce qu'ils semblaient plus beaux que les siens.

Force fut de constater qu'Helena, sa fière et élégante Helena était une simple envieuse...

Paul a aimé Helena malgré son envie.  Il s'en était fait une amie et tentait de la déjouer, inlassablement, jour après jour, du mieux qu'il put.
Mais Helena est tout de même partie.  A bien quitté Paul.  Pour G.  Pour G, de qui Paul est maintenant, non pas envieux, mais jaloux.  D'une jalousie qui n'est pas une morsure, mais une véritable souffrance.

Helena a quitté Paul non pas par Ennui.  Non pas par Mépris.  Mais bien par Envie.

Envie de la vie des plus jeunes, de ceux qui ont, du moins théoriquement, la mort au trousse plus loin que plus près, d'une vie renouvelée encore pleine de possibles. 

Paul a incontestablement perdu sa bataille contre l'envie.

Et auprès du magnifique G., Helena est maintentant l'Enviée...

La Cigale

Ps: Mais pour combien de temps encore crois-tu qu'Helena sera enviée ?
















jeudi 7 mars 2013

Si Dieu le veut (fin)

Chère I.

Lettre 17

 «-Un dromadaire! dit Tintin
   -Un dromadaire?... Mais il n'y a pas de dromadaire en Espagne... répond le capitaine Haddock
   -Nous ne sommes pas en Espagne , hélas!... Nous sommes en plein Sahara!....
   -En plein Sahara!  Mais cet animal... cet animal est mort de... mort de ....
   -... mort de soif, naturellement!»

Le Crabe aux Pinces d'Or, Les Aventures de Tintin, 1958

«Le premier thé est amer comme la vie, le second fort comme l'amour, le troisième suave comme la mort»

Proverbe arabe






Jaune-le Sahara est jaune

On traverse le  Sahara comme on traverse son propre désert.  Comme on dit la traversée du désert.
Et la plupart des hommes bleus se satisfont de quelques pôles fondamentaux: la poésie, la chance et le goût de l'autre, la médiation et la compassion, pour le traverser sans trop de faim, de soif, de chaleur ou d'abattement.  Sans trop de heurt pour eux ou pour les autres, pour les autres habitants de ce désert.

Le Sable
Le Vent

Le Soleil
La Lune
Le Jour
La Nuit

Et les Dromadaires




La grâce de la traversée de ce désert ne semble pas être donnée à tous. 

Très certainement, Bachir, le guide Marocain de Paul en était-il rempli aux as.

Très certainement, Paul, le guide de personne, n'en avait pas la moindre parcelle.  Ni la moindre idée.

On the road!

Cela avait commencé sur la route, musique à fond la caisse, 4 X 4 blanc et robuste, kilomètre après kilomètre, suite des gorges du Dadès et du Todra, Vallée des Roses, Tinghir, Tazarine, bivouac et dunes de Chegaga.






Bachir demeurait sans cesse cet homme bleu, ce berbère citadin au visage anguleux, toujours élégant, humble, professionnel, drôle et intelligent.  Devant lui, Paul se sentait des affinités de frère qu'il n'avait jamais eu et admirait ce tout jeune homme et sa force tranquille.  Partageait encore avec lui l'amour de la musique.  Et l'amour trop romantique des femmes. Des Gazelles.  Avec deux ailes.

Plus cool que Bachir, cela ne pouvait pas exister.

Paul était bien certain que des somnifères, lui, il n'en prenait jamais.  Comme il ne prenait jamais d'alcool ou de cigarettes ou de café.  Comme il mangeait si peu et buvait avec parcimonie.  En guise de solidarité.

En guise de solidarité pour ceux qui n'ont pas beaucoup.  Qui doivent compter pour survivre.  Pour ceux qui sont pauvres d'eau, de nourriture, de tout.

Bachir vit dans le respect constant de ce que crée la solidarité du désert.

Et de la poésie.


- L'Homme, c'est pas grand chose, tu sais, docteur Paul.  Juste un bien petit grain de sable dans l'ensemble de l'oeuvre. Sans dromadaire, sans eau, sans ombre et sans puit, baaaah, il n'en reste pas grand chose, mon vieux.  Alors, toutes vos pirouettes pour vous montrer à votre meilleur, pfffffffff, c'est pas mal des conneries ici dans notre désert.

-Bachir, je suis désolé de voir que tout ce que j'ai appris chez moi ne sert pas à grand chose ici.  Et que je ne peux t'aider en rien, dit Paul.

-Baaaah! Justement docteur Paul, j'aurais tout de même besoin de toi, si tu peux.  Mon vieux père est malade depuis cinq jours et à la maison, à Mamhid, nous nous inquiétons.

Après un long voyage en caravane de dromadaires et quelques nuits sous bivouac, Paul et Bachir arrivent à Mamhid pour ausculter le vieux père.





-Tombouctou!  J'ai fait le long voyage vers Tombouctou, Monsieur le docteur et ça, plusieurs fois.  Trois mois de dromadaire.  L'oeil toujours en alerte pour déjouer les mécréants du désert, ne pas se perdre, attendre que passe la tempête de sable.  C'est comme ça qu'on fait les hommes chez nous!  me traduisit Bachir.


Le vieux père a une infection pulmonaire.  Paul lui prescrit des antibiotiques et des pompes. Et il se dit que, tout de même, docteur c'était un métier extraordinaire.  Qu'il avait une chance incroyable de pouvoir, lui, le pauvre toubib si paumé, se sentir toujours utile, solidaire lui aussi, pas comme les hommes du désert, mais solidaire tout de même, de tous ceux qui ne sont rien, ou si peu, comme lui, dans le vaste monde de cette vie qui est là.  Maintenant.

Bachir a un regard d'une tendresse infinie pour son vieux père.  Un amour en respect et en admiration.  Il glisse ses deux mains sur le visage de son père et embrasse le chach blanc qui lui entoure la tête.  En fermant son poing, sa main droite vient se déposer sur son thorax à l'endroit du coeur, pour un au-revoir à l'homme du désert que fût son père.

Paul repense à tous ces pauvres vieux chez lui qui ne sont plus rien.  Qui n'ont l'admiration de personne.  Qui ont pourtant, à leur façon, traversé leur propre désert.  Il repense à la façon que nous avons de les oublier.  De ne pas les reconnaître.  De les exclure de la vie.

-Chagrin-

Bachir et Paul saluent une dernière fois le père et reprennent le chemin des dunes et des dromadaires, petits et grands.





Le soir est tombé sur les dunes de Chegaga.  Les hommes se sont partagé un thé noir. Un couscous de sept légumes.  Une orange.  Un feu. Une chanson.

La nuit approche dans l'étourdissant silence du désert.  Il n'y a rien.  Et Paul, pour la toute première fois depuis si longtemps, se sent bien.  Se sent tombé de fatigue.

-Bachir, est-ce que tu crois que j'arriverai vraiment à ne plus prendre mes somnifères?

-Incha'Allah, répond Bachir en souriant à Paul.

-Oui, si Dieu le veut, se dit Paul en fermant doucement les yeux dans le très grand silence du Sahara...

La Cigazelle

Ps: Et toi, qui est ton guide?

Pps: Crois-tu que Paul a bien dormi sous son bivouac sans ses somnifères?





























 

mardi 5 mars 2013

Si Dieu le veut (suite)

Chère I.

Lettre 16


Essaouira

 الصويرة,

Ville portuaire du Maroc, sur la côte atlantique, comptant environ 70 000 habitants.  Et des millions de poissons....


«L'absence de système est encore un système, mais plus sympathique»
Tristan Tzara



Bleu-Essaouira est bleue

Paul n'aime pas voyager.

Enfin.  À moitié.

Il n'aime pas être emmêlé aux touristes qu'il trouve globalement décadents.  Trop de rires faux, trop de temps inutiles dépensés à rien, trop de ventres obèses et de supériorité.  Il n'aime pas abuser du foutu pétrole tapi dans les carlingues des avions.  Il pense aux nuages et son coeur se craque.  ll n'aime pas juger sans comprendre.  Il n'aime pas passer pour le petit bourgeois docteur en mal d'inspiration, de divertissements.  Il n'aime pas consommer jours après jours des brocantes, des restaurants, des musées, des hôtels.  Il n'aime pas la culture de ce même divertissement.  Il n'aime pas les grands autocars blancs fauchant la pureté des décors.  Il n'aime pas l'humanité en masse, destructrice de silence.  Il n'aime pas ce que crée la relation des touristes avec l'environnement.  Avec les Marocains.

Paul n'aime pas les voyages.  Et  prend de plus en plus de somnifères.

-Et merde se dit Paul, comment je fais moi alors pour me sevrer de mes pilules à la con?

Paul a tout faux.  Un parcours hors parcours.  Un système hors système.

Le toubib a perdu sa femme pour des histoires de clebs.  Il a étouffé sa relation canine sous trop d'amour.  Il n'en a pas donné suffisamment à son fils unique.  Pourtant, ce n'aurait pas dû être si difficile!   Pas de jalousie.  Pas de passion à l'horizon.  Pas d'éternelles compétitions entre frères et soeurs pour de l'affection ou de l'attention.  Pas de position à définir.  Rien.

Il y en avait juste un.

Paul est toujours à côté de la plaque.  Son métier de docteur l'émeut plus qu'il ne le devrait.  Comme les femmes.   Il se sent globalement plutôt sans voix que prétentieux. Plus petit que grand.  Plus usurpateur que bien dans ses baskets.

Bleu.  On lui avait dit qu'Essaouira est bleue et que le bleu apaise l'âme.  Mais aussi qu'il y trouverait sans doute des concoctions naturelles pour l'aider dans son sevrage chimique.

Bleu.  Essaouira est véritablement bleue.



À l'huile d'argan vendue partout dans les rues d'Essaouira et devant les arganiers, ces magnifiques arbres ancestraux, Paul s'est dit que peut-être il serait sur le bon chemin.


Noix Argane
Anti arthrose
Contre les reins
Racine grossir
Racine maigrir
Anti stress
Pour sourir...

La panoplie du parfait charlatan made in biologique.

-Et pourquoi pas, s'est alors dit Paul.

Un longue tentative de dialogue s'en est suivie entre Paul et le Marocain apothicaire.

-Ooooh! Vous êtes docteur monsieur! Aaah! Gynécologue! Comme c'est merveilleux!!! Peut-être pourriez-vous me dire, j'ai vraiment besoin d'un conseil, ma femme a des saignements pas normaux et elle est très faible et mes racines ne semblent pas pouvoir l'aider.

-Ça me fait une belle jambe ça, se dit Paul.  Personne encore pour l'aider.  À lui de sauver les autres et qu'il se débrouille avec le reste quoi!

Bien en reste, sa gueule à la barbe un peu trop longue, il se fait interpeller par le barbier.  La lame  affûtée le long de sa carotide, Paul retient son souffle, craignant vaguement, tiens, ses dernières secondes.


Pluie d'eau d'alcool un peu trop forte et brûlure sur les joues, Paul marche et au détour d'une ruelle, envoûté, l'espace d'un instant, par la vue de la mer en furie, longeant les murets de la forteresse portugaise, il aperçoit les murs de son hôtel blanc-bleu au loin.



Et il repense à Helena.  Helena qui devait être loin.  Qui devait être éloignée par la distance géographique.  Annihilée par l'exotisme de ce pays qu'il ne connaît pas encore.  Helena qui faisait son chemin de mélancolie et de culpabilité dans les systèmes de Paul.

La distance et le dépaysement crée de l'intimité et des images.  Rajoute à l'amour que l'on éprouve déjà pour ceux qu'on aime.  Pour ceux qu'on a trahi, peut-être...

Est-ce qu'on aime davantage quand on est loin?

Il n'y a aucune magnifique Marocaine à ses côtés.  Pas de marocaine en sandales de raphia.




Il n'y a que des souvenirs.  Et la mer.

Et l'incroyable fraîcheur acidulée,

-enfin de la bière-

de deux Casablanca plutôt qu'une...



La Cigale (Gazelle)

ps: Crois-tu vraiment que Paul arrivera à se sevrer de ses médicaments, de sa bière et de ses cigarettes au Maroc?

pps: Est-ce que tu trouves Paul sympathique?







dimanche 3 mars 2013

Si Dieu le veut

Lettre 15

Chère I.

Incha'Allah
ان شاء الله
 
Expression arabe qui signifie «Si Dieu le veut».

«L'expression est utilisée habituellement au début ou à la fin d'un souhait, d'une décision, d'un projet»

(Ambroise Queffélec, 2002, De Boeck Université)





1-Camel


Paul devait arrêter ses somnifères.  Ce n'était plus possible d'expliquer à tous ses patients le danger délétère de leur addiction.  Le risque de trouble de la concentration, d'insomnie rebond et même de démence à long terme. Et de continuer à en user soirs après soirs.

De toute façon, il ne dormait pas.  Avec ou sans ses somnifères.

Bon, c'était dit Paul, c'est bien beau cette histoire de mariage raté, de chien en dépression, de fils en rébellion mais il fallait s'occuper un peu de soi.  Visiblement ni le Pape, ni Claire Chazal, ni le facteur qui est en fait une factrice, n'allait le faire à sa place.

Paul s'est réveillé détruit après avoir décidé de ne pas les prendre.

Il avait sous-estimé sa dépendance aux  somnifères.  Sa nuit ne fut qu'un long cauchemar apocalyptique en dérives post-traumatiques.  Il fallait au plus vite trouver une solution au marasme dans lequel il s'était plongé, en bon docteur qu'il n'était visiblement pas pour lui-même.

Paul, dans sa mélancolie nouveau-genre, abusait un peu trop de toutes les délicieuses drogues que le Bon Dieu avait placées sur son chemin.

Les somnifères, comme des amantes au lit.   Un certain gage de ne pas penser à Helena.

Le vin rouge et rose et blanc de la fin de la journée.

Les cigarettes blondes grillées suavement en longues inspirations apaisantes accompagnées d'une noisette en terrasse.




Camelus

Les chameaux sont des mammifères de la famille des camélidés.

Sous-ordre: Chameau de Bactriane,  Dromadaire.

De vrais chameaux, Paul n'en a jamais vus.  N'a jamais même pensé qu'il pourrait en voir.   Paul s'est dit qu'il devrait tout de même profiter de la proximité du Maroc pour aller promener ses cigarettes Camel en dromadaires et tenter un sevrage systématique de ses foutus bordel de merde de somnifères, à grand coup de désert, de marchés, de riad, d'hammam et d'épices.

2-Rouge-Marrakech est rouge




Paul arrive à Marrakech par l'avion de 8:30 AM.  Une drôle d'heure pour le choc qui s'en suivra.  Personne ne l'attend.  On lui avait pourtant dit que le guide de l'expédition dans le désert devait l'amener à ce riad choisi au petit bonheur la chance dans le Guide du routard, page 416.

Paul n'a pas fermé l'oeil.  Anxieux.  Inquiet.  Plus très sûr de ce voyage en solitaire dans un monde inconnu.  Dans l'avion, pas de café, pas de vin, pas de croustilles.

Il aurait presque les larmes aux yeux.

Ses yeux ouverts grands comme des lampions en feu devant le spectacle du chaos de cette ville de fous.  La chaleur un peu gluante, la multitude de pétrolettes, se coupant de droite à gauche à demi-tour à triple salto avant à aouch je suis tombé sur les fesses à j'arrive tant bien que mal à la grande place Jamaa El Fna, marée humaine de singes et de serpents et de djellabas en bordure de la vieille médina où se trouve, théoriquement, le fameux riad.






 -Mon ami, mon ami,  par ici, par ici!!!

-Cinquante dirhams mon ami, cinquante dirhams seulement pour mes kleenex!!!

-Un chapeau mon ami, un beau chapeau blanc pour toi, mon ami, seulement soixante dirhams, mon ami!!!

-par ici, par ici, mon ami!!!

Paul ne se savait pas autant d'amis.  Mais les trouvait globalement plus insistants qu'intéressants.  Plus étonnants qu'attachants.



Mal lui en pris de choisir, encore au petit bonheur la chance, que visiblement il n'avait pas trop ces temps-ci,  la première pétrolette de service à quelques dirhams près, conduite par le monsieur de droite, celui à la djellaba à rayures blanches et noires.
Pratique tout de même la pétrolette avec ses grands sacs de jute pour se faufiler dans les dédales du souk.   Paul y a glissé sa petite valise remplie de son seul Guide du routard, version 2013,  trois sous-vêtements, deux t-shirts blancs, deux pantalons beiges et un cachemire bleu marine à encolure en V.  Paul a oublié sa brosse à dents mais a soigneusement amené ses  somnifères en dose décroissante sur 10 jours.  En bon sevrage qu'il s'est concocté.



Le sevrage commence mal.  Plus le Marocain en djellaba s'enfonce dans la lumière clair-obscur du souk, tamisée au travers les plafonds de paille, entrecoupée de fuseaux de lumières, plus il klaxonne, évitant toujours de justesse les passants, les commerçants, les veilles quêteuses édentées, l'ensemble de ces femmes voilées dont on devine à peine le nez, la masse des touristes gros, blancs, laids, blonds criants, en risibles shorts et espadrilles.  Évitant de justesse la quantité de brinquebalantes brocantes.




tapis
lampes
bijoux
babouches
poteries
tajines
écharpes
épices
cuirs
dattes
noix
kleenex
caméléon
tortues
mosquée cachée
hammam
beau collier!!!!



Plus la pétrolette s'enfonce dans l'affolant souk, le lieu de tous les Ali Baba et de tous les trésors, l'allégorie parfaite de Platon et de sa caverne, plus les odeurs concentrées de ce grand tout, tout emmêlé, s'insinuent dans les narines de Paul, plus son regard s'agite sans pouvoir se poser nul part, plus ses yeux se tourmentent devant trop d'images, plus les nuits sans sommeil lui remontent dans le coeur...

-vlannnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnn

Paul vomit un liquide visqueux d'une quantité significative dans le capuchon de la djellaba de son chauffeur de pétrolette.
Le marocain vocifère d'étranges borborygmes, dans un lancinant palimpseste oral.  Il plaque Paul dans le souk avec sa mini-valise.  Paul lui tend ses cent dirhams de la main droite et se frotte longuement les tempes de la main gauche, quelques humeurs bileuses résiduels au coin des lèvres.

-Bon, se dit Paul, parce que vraiment, il ne sait plus trop bien ce qu'il pourrait se dire d'autre.

Paul se trouve un petit coin en retrait sous les auvents quand la pluie, insidieusement, commence à tomber.  Paul n'a amené que ses sandales Birkenstock, sans chaussettes.  Au Maroc, il ne pleut JAMAIS.  Ou approximativement cinq jours par année.  Très vite la petite pluie devient diluvienne, le souk se remplit de boue, aux pétrolettes affolées se mêlent les parapluies trop grands.  L'espace, comme si c'était encore possible, se rétrécit davantage au même moment où le cuir des Birkenstock se détrempe, le froid s'empare des pieds de Paul, puis de ses jambes, de son thorax, de ses bras, de tout son corps.

Paul se retrouve seul.  Il ne sait pas où il va.  Il est complètement perdu dans le souk.  Il commence à frissonner sans trop savoir pourquoi. Paul n'a pas mangé depuis des heures.  Ses nouveaux amis le sollicitent encore sans cesse.  La tête lui tourne.   Pour Paul, ça commence à sentir l'hypothermie.   


-Stop-

-STOP-



Paul rêve, dans le silence étourdissant que crée la pluie, d'un thé au Sahara, de Bertolucci et de Paul Bowles, de quelque chose de chaud, d'un Petit Prince dans le désert, de tendresse dans ce bordel, d'hommes bleus et d'un amour anglais sous les traits de Kristen Scott-Thomas ou de Debra Winger.  Paul rêve de bleu majorelle et de soleil et de Galerie Love à la Yves St-Laurent.





La pluie se calme.  Les frissons de Paul aussi.  Son mal de coeur à peine.  Une silhouette de femme qui n'est pas voilée se dessine devant lui.  Dans la beauté du geste de sa main gauche enroulant sa manche droite sous la lumière revenue, il retrouve une certaine forme d'apaisement.

Les femmes pour Paul ont toujours été cette source qui ne se tarit jamais d'apaisement et de beauté.



-mmmmmmmMMMMMMMMMMMM...aaaalllllllaaaaah-bhaaaaaaarrrrrr-aaaakkkkkbbbhhhaaaaaarrr.......

-Mais qu'est-ce que c'est ça encore, putain bordel de merde se dit Paul, toujours on the verge.

Encore une affaire.  Au chaos retentissant du souk à 17 heures s'ajoute cette lancinante rumeur en crescendo, cette lamentation sans queue ni tête qui emplit tout l'espace sonore des ruelles et des oreilles et du cerveau droit et du cerveau gauche.

Le muezzin.  Le muezzin,  plutôt cinq fois qu'une, se souviendra Paul réveillé plus tard,  à 4 heures du matin par le même petit rigolo qui proclame sa prière dans un haut-parleur pour s'assurer d'être bien entendu.  Pour s'assurer de la prière pour tous mais sans le mariage pour tous, Paul peut en être sûr. Pour s'assurer, accessoirement, d'emmerder quelques touristes dégénérés.

Paul se trouve un espèce de café, un espèce de café magnifique en fait,  où la silhouette des frères Dupont en djellaba dans «Le crabe aux pinces d'or» peut se deviner.  Un café où l'alcool, la bière, le vin blanc semblent être une très certaine vue de l'esprit.

-Un thé à le menthe, Monsieur?

-Ouain... d'accord...



Paul se réchauffe et se calme tant bien que mal, les mains autour de son petit verre transparent bourré de menthe fraîche et de sucre. Beaucoup de sucre.  Trois petits carrés rectangulaires bien tassés. Devant lui sur les toits, des tonnes de coupoles paraboliques dans le bordel du souk, droit sorti des millénaires.  Un bordel inchangé.  Des tonnes de minarets qui se pointent le nez partout et au nouvel appel du muezzin, une silhouette noire parmi tous les chats errants sur les toits.



Cette silhouette s'avance très précisément comme un chat sur le toit.  Enlève ses chaussures.  Déroule un tapis de laine de chèvre.  De toutes les couleurs.   S'assied sur les genoux et front au sol, prie sous le lancinant appel du muezzin.  Devant le grand spectacle de Marrakech et devant le silence des montagnes enneigées de l'Atlas.  La silhouette de l'homme se rassied à califourchon sur les talons et demeure en receuillement.  Silencieuse.  Immobile.  Pause.

-Pause-

Et devant le visage ébloui de Paul, une sorte de longue poésie du sacré, une religion de quelque chose qui lui est totalement inconnu, une histoire séculaire qui a traversé le monde jusqu'à lui, jusqu'à maintenant, vers ce seul instant, un vol de prières lui tient lieu de compagne.  L'espace d'un thé.  D'un thé à la menthe.

D'un thé à la menthe à Marrakech...






La Cigale (La Gazelle)