samedi 11 janvier 2014

(2) Pieds nus dans ton âme

Pieds nus dans ton âme


«Le Docteur Saul a une femme, Ninon, qu'il adore.  Il a deux enfants adolescents, Valeria et Lou, d'un précédent mariage, un chien Paul et deux chats sans-nom.  Pourtant, cet homme intranquille se retrouve dans une forme douloureuse de vertige devant les mille âmes que tout bon médecin de famille doit avoir à charge.  Les mille et une âmes qu'il côtoie, jours après jours, avec exaspération, tristesse, retenue, élan et tendresse.  Mille et une âmes qui se feront l'écho du destin intime du Docteur Saul...»




Pieds nus dans ton âme

1.
  
Le chien Paul, était une chienne.  Sous son pelage de laine bouclée où même les doigts menus de Lou et de Valeria ne pouvaient se faufiler, le sexe femelle du chien Paul, couleur boutis provençaux, avait totalement passé inaperçu. 

-Mais vraiment, vous êtes des parents dégénérés, à la fin! Comment voulez-vous que je vous fasse confiance question sexualité, si vous n'êtes même pas foutus de déterminer un sexe de chien? Avait ragé Valeria, ses quinze ans globalement sur les nerfs.  Et beaucoup sur les leurs.

Quant au chien Paul, sa présence sexuellement ambigüe semblait lui passer comme l'eau sur le dos d'un canard.  Paul était somme toute une chienne very gentleman. Elle ne s'offusquait jamais de son anonymat sexuel, qu'elle portait dans une forme de grâce assez inspirante.   Surtout pour une fille.  Et encore plus pour Valeria, obsédée de mascara, de corps parfait, de poils à la carte, de sourire nage-synchronisée, de qui est la plus belle ou la plus populaire ce qui revient pas mal au même et de longs cheveux mordorés, type épagneul. 

-Tu crois Ninon, que Valeria a vraiment toute sa tête?  Est-ce que je ne devrais pas lui faire consulter un psychologue? avait demandé Saul démuni, un jour où Valeria avait atteint des paroxysmes de mauvaise humeur et de vacuité existentielle devant l'éruption soudaine d'un furoncle sur son visage. 
Qui a le droit? Qui a le droit? Qui a le droit de faire ça à un enfant/ Qui croit vraiment c'que disent les grands/On passe sa vie à dire merci/ Merci à qui? à quoi? À faire la pluie/ Et le beau temps/ à des enfants, à qui l'on ment» avait alors chanté Valeria, forçant sa très jolie voix, accompagnée de sa guitare et de la partition de  Bruel. 
Saul avait craqué.  Devant sa talentueuse Valeria qui ressemblait à s'y méprendre à Carla Bruni.  Au lieu de lui passer ce savon bien mérité, de lui expliquer que l'obsession de son image était complètement névrotique et la mènerait tout droit à un grand mur trop dur, Saul avait penché sa tête vers la droite.  Tout comme le chien Paul.  Tous les deux étonnamment synchrones dans leur béate admiration.
- Docteur Saul, je crois que le psychologue, c'est bien vous qui devriez le consulter! Je dois avouer que je doute sérieusement des méthodes pédagogiques appliquées à l'éducation de la fille adorée de mon docte époux, avait commenté Ninon devant le tableau, le sourire dévoilant ses dents très blanches.
2.
 -On devrait peut-être envoyer Valeria pour un traitement de réflexologie, tu crois pas Ninon? On peut, parait-il, guérir des tas de trucs avec cette médecine alternative!  Les furoncles, les menstruations douloureuses, l'anxiété,  bref... peut-être qu'il y aurait bien un point à masser dans ses pieds pour qu'elle lâche enfin ce foutu miroir et fasse autre chose de ses journées? dit Saul enthousiaste, convaincu soudain d'apporter à Ninon la solution à tous leurs maux d'adolescents.
Dans cet étrange dessin de deux pieds, le gauche et le droit, chaque organe du corps est représenté en un seul petit point bien précis.  À un dixième de millimètre près.
Le cerveau est dans les dix orteils.
Le thymus et le plexus solaire, à la base du premier métatarse.
Le nerf sciatique dans les talons.
Du coeur pourtant, aucune nouvelle.
Encore moins de l'âme...
-Mais Saul, laisse-la tranquille!!! Ses deux pieds, elle les massera bien en dansant! Comment peux-tu être ce médecin si délicat, sensible et empathique et ne rien comprendre de ce qui forme véritablement l'âme des jeunes filles? Lui répond Ninon, enlaçant son mari de son regard amoureux.
Saul est inquiet.  Inquiet de ne pas savoir être le bon papa pour Valeria.  Inquiet de ne pas poser les bons gestes pour la mener sans heurt jusqu'à son bonheur de femme.  Il se rappelle ce dernier vendredi après-midi de travail.  Son sarrau amidonné de blanc craque beaucoup moins.  Quelques tâches de sa plume bleue profond, Waterman Paris, souille la pochette de droite.  Le stéthoscope noir étranglant son cou,  Saul se gratte la tempe gauche en ouvrant le dossier P43555555 et P435555556
-Pour Sophie et June, salle C!  Sophie et June salle C! Lance le docteur Saul, vendredi 16:47 minutes, sa voix trahissant (pour ceux qui savent bien écouter) la lassitude d'une semaine trop intense et son indescriptible besoin de beauté. 
Raison de consultation: examen mental
«Et merde....»
Sophie est la patiente du docteur Saul depuis bientôt quinze ans.  Ainsi que l'ensemble de sa désastreuse famille. 
-Bonjour Docteur Saul, ça fait trop longtemps que je ne vous ai plus vu?  Je vous amène June, regardez comme elle a grandi?
-Bonjour June, je t'ai connue toute bébé et maintenant te voilà une belle grande fille de 14 ans.  Qu'est ce que je peux faire pour toi aujourd'hui, Sophie?  Demande le docteur Saul, ému sans pourtant le vouloir en se rappelant sa propre fille.
-J'étais venu vous la montrer!  Vous avez vu comme elle est grande et mince, elle est vraiment mince hein Docteur Saul?  June est super sportive.  Elle est dans le club de basket, celui de course à pied et de natation.  C'est une première de classe et elle lit tout le temps.
-Félicitation à toi! Lui  répond le Docteur Saul, tout en douceur.

-Et puis moi, j'ai DÉFINITIVEMENT coupé avec mon père qui a voulu me tuer il y a un an! Il a voulu m'étrangler et...

-Sophie, peut-être devrais-tu me parler de tout cela une autre fois quand tu seras seule...
coupe Saul, tranchant.

-Non, non, ça ne lui dérange pas à June.  De toute façon, elle était là quand c'est arrivé et c'est grâce à elle que je ne suis pas morte.  Hein, mon bébé?
-silence-
-Et puis, je me suis prise en main et j'ai fait un cours de comptabilité et je travaille depuis un mois, regardez, June vous a apporté  mon certificat pour vous le montrer.  Elle est bien fière de sa maman hein, June?  C'est vraiment elle qui m'a soutenue et encouragée.  Sans elle, j'aurais jamais été capable de passer de cinq mille à vingt mille dollars par année...  Je capoooooote!  C'est vraiment ma fille qui m'a soutenu depuis le début...  Et c'est elle aussi qui me pousse à marcher plus pour perdre du poids et c'est vraiment ma meilleure amie et...

Saul sent la nausée en reflux acide, tranquillement monter dans la partie supérieure de son oesophage.  La bile vient affluer jusqu'à ses dents et ses lèvres.  Saul s'éponge le front.  Les minutes «tic-tac-tic-tac» de sa montre explosent douloureusement dans son cerveau.

-Tu sais Sophie, ta fille ne doit pas être ton amie.  Tu es sa maman.  Il ne faut pas l'oublier. Et tu dois laisser June vivre sa vie de jeune fille...
June demeure silencieuse.  Aucun mot ne traverse son beau sourire de Juin ni ses yeux noisettes.  
«OH! PUTAIN!»
«June, ma pauvre petite June!  Tu n'as pas la chance d'être cette Valeria si mieux aimée que toi!  Tu es seule, toi, si seule,  et tu devras toujours marcher...»
Pieds nus dans ton âme



samedi 4 janvier 2014

(1) Elle est une âme amoureuse

«Le Docteur Saul a une femme, Ninon, qu'il adore.  Il a deux enfants adolescents, Valeria et Lou, d'un précédent mariage, un chien Paul et deux chats sans-nom.  Pourtant, cet homme intranquille se retrouve dans une forme douloureuse de vertige devant les mille âmes que tout bon médecin de famille doit avoir à charge.  Les mille et une âmes qu'il côtoie, jours après jours, avec exaspération, tristesse, retenue, élan et tendresse.  Mille et une âmes qui se feront l'écho du destin intime du Docteur Saul...»




Elle est une âme amoureuse

Cinq femmes et deux chats Alfred Pellan
  

1.
Ninon, la femme du Docteur Saul, aime lui faire l'amour.  Peut-être plus encore que jazzer sa clarinette.  Peut-être encore plus que les films de Woody Allen ou les romans de Véronique Ovaldé.   Plus que leur chien Paul et que leurs deux chats qui n'ont pas de nom.  Pour Ninon, vivre sans nom est la forme la plus aigue de la liberté.  Dans leur chambre blanche qui laisse un peu respirer l'âme intranquille de Saul, Ninon nage nue dans le regard de désir de son mari. 
- Saul... Saul... comme je t'aime... chuchote à peine Ninon, de sa voix de contre-alto grave et profonde, sa voix rauque de Gitanes, sa main droite caressant lentement le ventre de Saul.
Devant la beauté lilas et bleue du corps de sa femme, Saul ne résiste pas. Il glisse ses prunelles le long de la nuque déliée de Ninon.  Quelques perles de la sueur de sa femme tache ses paumes. Les cuisses de Ninon sont aussi chaudes et profondes que sa voix. 
-Tu es magnifique ma Ninon, ma femme adorée...
Saul sait que Ninon est sa seule force.  Sa bénédiction.  Que sans le chien Paul, les deux chats sans-nom, que sans Valeria et Lou, ses deux enfants adolescents de son premier mariage avec Helena, il ne serait sans doute qu'une espèce de colonne-dorsale sans échine. Un tas de muscles et de chaire  sans fluide.  Sans lymphe.  Un simple corps sans âme...  Saul sait bien que sans ce cocon de tendresse infinie, il ne serait rien.  Il sait que son bonheur ne tient qu'à un fil.  Un fil dont il ne peut tenir le bout.
«Et merde, qu'est-ce qui lui a pris à ce God de nous faire une vie comme ça, putain?...»
se demande souvent Saul, les sourcils en accent circonflexe, assis jours après jours devant ses mille et un patients affamés, assoiffés de quelque chose qu'il n'arrive pas à leur donner.  Ses patients qui lui donnent si souvent la nausée.  Et le vertige.
«Iiiiiiiiiiiinspire-Expiiiiiiiiiiiiiiiire-Iiiiiiiiiinspire-Expiiiiiiiiiiiiiiiire...» se répète-t-il comme un mantra complètement inutile devant la salle pleine à craquer. Saul masse maladroitement son trapèze gauche. «Allez petites épaules, vous pouvez y arriver.  On en descend une et hop! On en descend une autre! Hop, hop!  Voilàààààà.... très bien!!!!» 
Saul respire trois secondes.  À peine plus de quatre, «1-2-3-4», Ninon imprimé dans son cerveau.
2.
- Ce ne sera pas oui, ni non, docteur Saul! Lui avait-elle répondu en riant quand, il y a cinq ans, il lui avait demandé si elle lui prêterait un peu de son coeur, en retour de son élan amoureux.  Saul avait été quitté par Helena, sa première femme. Et puis Ninon avait été une évidence qui avait fait craquer toutes les défenses du maladroit Saul, ses lunettes de myope pendant au bout de son trop long nez.
-Si je m'étais appelée Pénélope, je t'aurais peut-être attendu mille ans! Si cela avait été Maria, comme la Callas, je t'aurais chanté que l'amour est enfant de bohème! Mais je m'appelle Ninon, mon pauvre docteur Saul... Alors, commence donc par m'embrasser et puis pour le reste, on verra bien.... 
-Alors d'accord, vient ma délicieuse petite ni-oui-ni-non, je te ferai bien changer d'idées! T'inquiète! Les docteurs ont plus de mille et un trucs dans leur trousse... avait dit Saul, enlaçant les épaules souples de Ninon.  Il avait glissé les pulpes de ses doigts sous son col-roulé de laine rêche.  Et ils avaient brulés.

Le docteur Saul s'ébroue, très exactement comme le chien Paul,  pour chasser Ninon de ses neurotransmetteurs.  Saul ajuste son sarrau blanc parfaitement propre «crac-crac-crac».  «Qu'est-ce que tu es vieux jeux tout de même Saul avec tes foutus sarraus trop raides! Et en plus, c'est moi qui s'y colle et qui doit toujours les repasser et les amidonner! Je déteste vraiment être la femme du Docteur!!!» lui souffle trop souvent sa Ninon, à peine moqueuse.  Saul relève ses lunettes rondes, entre son index gauche (Saul est gaucher) et la base de son nez, ouvre le dossier numéro P900230546. 

- Mme F. salle C!  Mme F., salle C. appelle-t-il d'une voix soudain claire et assurée.  Une voix qui chaque fois, le surprend.
Raison de Consultation: Insomnie
Mme F. arrive avec dans le visage, toute la tristesse du monde.  C'est tout bête d'écrire ça.  Mais quand toute la tristesse du monde ouvre la porte un lundi matin, 8:43 minutes, ça résonne partout.  Du bout des cheveux jusqu'au bout des dix orteils.   «Blingggggggggggggggg!!!!!!!»  Cette espèce de tristesse, terne et sans écho, le docteur Saul tout de suite la reconnait.  C'est bien celle qui lui a plombé les baskets pendant si longtemps.
-Alors Mme F., mais qu'est-ce qui se passe pour vous ? Pourquoi ne dormez vous pas bien?
-Mon mari m'a quitté... Ça fait cinq mois.  J'essaie de me divertir, je joue aux cartes avec mes voisines, par chance qu'il y a mon fils adolescent mais je n'y arrive pas.... je n'y arrive pas....
-Et c'est quoi qui est le plus difficile pour vous dans cette rupture, alors? Qu'est-ce qui vous fait le plus de chagrin? Est-ce que c'est la solitude? Est-ce que c'est le sentiment d'avoir été trahie? Est-ce que ce sont les soucis financiers?
- ... Mais... Non... Vous savez mon mari, c'était un bon mari.  Un homme bon.  Ça ne veut rien dire qu'il soit parti avec une autre.  Nous avons pourtant vécu heureux pendant quinze ans.  Mon mari...  Je l'aimais... Je l'aimais, tout simplement...
«Et merde.....» pense Saul, devant Mme F., démolie de larmes et de cernes hortensias, toutes les insomnies du monde marquées sur son visage tendu.
Le docteur Saul n'a pas grand-chose dans sa trousse pour panser sa tristesse, en ce lundi froid, ce lundi matin sans manière ni élégance.  
Pas de médicament.
Pas de drainage d'abcès.
Pas d'inflitration.
Rien...
Parce qu'il n'existe aucun remède pour Mme F. 
Elle est une âme amoureuse  







samedi 21 septembre 2013

Une infirmière de famille pour tous


Une infirmière de famille pour tous



Renée Laberge, médecin de famille, CLSC Basse-Ville-Limoilou


Fufu, 2013

 État de la situation

Chacun, nous rêvons à la possibilité d'un médecin de famille pour tous.

Que ce soit le patient ne sachant vers qui se tourner lorsque les problèmes de santé se pointent au bout de son nez bien enchifrené.  Que ce soit celui qui se voit refuser l'accès à son sans rendez-vous du coin parce qu'il n'est pas inscrit sur la nébuleuse liste des privilégiés.  Que ce soit celui qui a été vu mais très rapidement laissé sans suivi après une consultation à l'urgence ou à n'importe quel sans rendez-vous du Québec et même parfois après une hospitalisation.  Que ce soit le patient nouvellement orphelin, laissé sans suivi par le médecin retraité qui n'a pas de relève.   Que ce soit celui qui a un véritable médecin de famille, en chair et en os, mais qui n'y a pas accès, ne pouvant pas le voir avant de longs mois et-ou ne pouvant lui parler ou lui laisser de messages téléphoniques.  Ou encore celui qui, lors du bref rendez-vous tant espéré, peut à peine placer un mot, être entendu, rassuré, son médecin allant à l'essentiel, débordé par mille et une choses à faire et mille et une personnes à voir.
Que ce soit encore l'infirmière, qui travaille jour après jour à aider ses patients et à leur offrir le meilleur service, sans ressource immédiate pour les référer et avec un pouvoir professionnel limité.  Que ce soit le médecin de famille lui-même, souvent dépassé par la tâche et par la quantité de patients qui n'ont pas de médecins, ne pouvant plus assumer seul la lourdeur des cas et des problèmes de santé.  Que ce soit le spécialiste, qui une fois son travail fait, doit parfois assurer un suivi dont il ne devrait pourtant pas faire les frais.
Que ce soit le gouvernement, enfin, qui cherche à améliorer son système de santé pour le rendre plus performant et mieux adapté aux demandes des malades, tous, tous nous rêvons à cette possibilité.  À cette quête.  À cet idéal.

Un médecin de famille pour TOUS!!!!

Dans les dernières années, le problème a été maintes et maintes fois souligné dans l'actualité québécoise.   Pourtant, la liste des patients orphelins s'en va grandissante et la pression augmente sur le système de santé avec le départ à la retraite d'une frange importante des médecins baby-boomers, le vieillissement de la population et l'augmentation significative des maladies chroniques.
Invariablement, les efforts logistiques se sont tournés vers l'organisation d'un système où chacun pourra avoir accès à un médecin de famille.  Dans la foulée, nous avons créé les GMF (groupes de médecine familiale) où une équipe complète de médecins épaulés par des infirmières dans l'aide au triage et aux suivis médicaux, assume davantage de clientèle et d'heures d'ouverture du sans rendez-vous.  De plus, la venue d'infirmières cliniciennes, ou IPS (infirmières praticiennes spécialisées) formées depuis quelques années dans nos universités et ayant des pouvoirs cliniques élargis (soit ordonnance d'examens sanguins ou radiologiques et prescription et represcription de certains médicaments) nous avait donné l'espoir d'une amélioration dans l'accès aux soins.
Pourtant, le système médical québécois, malgré ses forces et la bonne volonté de la plupart de ses intervenants, n'offre toujours pas ce que nous espérons.  Qu'est-ce qui ne fonctionne pas dans ce système? Et pourquoi?

Et si nous ne nous posions pas la bonne question?

Sommes-nous vraiment une société à ce point médicalisée que chaque citoyen doit absolument avoir son propre médecin attitré?  Et avoir accès à un médecin dès la première ligne?

Avons-nous besoin d'un tel luxe?

Est-ce qu'aujourd'hui le patient consulte toujours le professionnel qui va répondre le mieux à ses besoins, et au moindre coût?

Est-ce que le meilleur accès à la première ligne et a certains suivis médicaux doit nécessairement être assuré par un médecin?
 

Proposition

Je suis moi-même un médecin de famille oeuvrant depuis près de 20 ans en première ligne, et ce en milieu défavorisé.  J'assiste assez impuissante à cette réalité et j'ai trop souvent le coeur heurté quand je rencontre ces patients orphelins, généralement très vulnérables, mal pris, malades, à qui je ne sais pas quoi répondre quand il s'agit de prise en charge de leur problème de santé et avec qui je n'arrive pas à organiser des soins et des services vraiment adéquats, diligents, humains et efficaces.

Devant cet état de fait, j'ai été interpellée récemment par un article de Michel Dongois, paru dans l'Actualité médicale du mois d'août 2013, concernant une étude du CERIUM2 sur le modèle scandinave.  Il nous renseigne sur quelques éléments qui semblent  au centre d'un meilleur accès à la première ligne en Suède et qui tournent autour de la formule «0-7».

«0» pour zéro attente en ce qui concerne le premier contact avec le système de santé puisque le patient rencontre une infirmière dès le premier jour.

«7» pour sept jours maximum avant de rencontrer, si nécessaire, un médecin généraliste.

Les infirmières y assument donc l'essentiel du service de toute première ligne et elles sont donc devenues ces spécialistes de la santé, habiletés à le faire.

Si sur le plan médical, donner plus de pouvoir aux infirmières est possible en Suède et que cela semble clairement faire partie de la solution, pourquoi cela ne serait-il pas possible ici?  Serait-ce parce que nos infirmières sont moins bonnes ou moins bien formées?  Évidemment non!  Au contraire, elles sont parmi les mieux formées au monde! Une fois le patient évalué par l'infirmière et traité dans la mesure des pouvoirs et des compétences accordées à celle-ci, ce patient pourra être référé soit immédiatement à l'urgence, soit à un médecin de famille dans les sept jours.  Sans oublier la possibilité pour ces mêmes infirmières de devenir l'intervenant-pivot dans le suivi médical du patient.


Je pense, par ailleurs, qu'il est utile de citer ici cet extrait de l'article évoqué plus haut: «quant aux médecins suédois, ils sont plus nombreux, nettement moins payés qu’ici au Québec (le paiement à l’acte a changé pour la capitation), avec de bonnes conditions de travail. Pas de piédestal pour eux, note la Dre Raynault.  Les Scandinaves valorisent la science plus que le statut social». Plus clair que ça, tu meurs...

Conclusion

Et si nous n'avions pas vraiment besoin d'un médecin de famille pour tous?

Nous avons définitivement besoin d'une première ligne plus robuste, avec plus de ressources et plus de gens qui s'y consacrent. On pourra rétorquer que nous n'avons pas l'argent pour payer cette augmentation du nombre d'infirmières.  Disons seulement à ce propos qu'une meilleure distribution de l'enveloppe budgétaire globale de la santé pourrait être envisagée, ce qui signifiera évidemment un effort de chacun...

Nous pourrions mettre enfin les infirmières (IPS, infirmières certifiées ou infirmières auxiliaires) au coeur de la première ligne de nos soins de santé et au coeur des interventions de plusieurs suivis médicaux, positionnant davantage les médecins omnipraticiens dans un rôle de consultant plus spécialisé, intégrés à une équipe.  Les infirmières sont des professionnelles de haut niveau,  ayant des connaissances et une formation pertinente pour ce genre d'intervention.  Elles le montrent déjà.
À nous, les médecins, de leur laisser enfin leur véritable place, d'apprendre à déléguer adéquatement et à accepter de partager les pouvoirs médicaux.  À nous, Québécois, d'avoir l'originalité de créer un modèle de santé différent, efficace et  plus adapté à nos réels besoins et à nos véritables ressources.

Alors, à quand cette INFIRMIÈRE DE FAMILLE  pour TOUS?



















dimanche 18 août 2013

Donne-moi un baiser

Pour la grande, belle et romanesque famille belge de D.
Et pour K., qui comprendra...



«Moi, je préfère les lilas mauves aux lilas blancs.  Parce que mauve, ça rime avec love et que love, c'est amour en anglais.»


Pitje Schramouille, poète marollien, de Bruxelles.


 


DONNE-MOI UN BAISER
GEEF ME EEN KUS

 

1-

Paul n'a plus fait l'amour depuis 15 mois.  Pour une femme, 15 mois, 450 jours et plus encore de minutes, c'est une simple question de numéro.  Pour un homme, c'est potentiellement interminable et explosif.  Pour Paul, le pauvre gynécologue en chagrin d'amour, c'est la longue traversée de son désert intérieur.  Et extérieur.  
Parce qu'un corps, ça se huile.  Ça s'entretient.  Ça  s'empoigne et se dépoigne.  Ça s'use et s'amuse.  Ça bouge et se repose.  Et qu'un corps-à-corps, c'est divin et profond.  Parce qu'un corps c'est fait pour le bonheur et l'amitié.  Mais surtout pour l'amour.   Et n'empêche que de tout temps, en mois, en jours, en minutes comme en secondes, ce que Paul a toujours préféré, ce sont les baisers. 

Et plus encore, le tout premier baiser. 

Ce premier baiser qui une fois en marche, dans l'ivresse absolue du partage, ne veut surtout plus jamais s'arrêter, animé par son énergie propre. Dévorante.
Pourtant, tout feu tout flamme, ces interminables bouche-à-bouche laisseront quelques marques disgracieuses.   Le menton de madame ressemblera davantage à un terrain de démineurs, en lambeaux galeux, qu'à un jardin de roses. Elle révèlera alors son lamentable profil de grand-brûlé à l'embrasseur, généralement embarrassé.  Monsieur frottera sa barbe rêche de la main gauche «Grichgrichgrichhhhh» et l'embrassera de plus belle pour s'en faire pardonner.

Avis aux intéressés. 
Ceci est une GRAVE ERREUR conduisant à un désastre dermatologique aigu!
Paroles de Docteur. 
 2-
Paul, de passage en Belgique après la régate en Hollande (voir le blog «Hellevoetlsluis») et avant le retour au pays, se dit justement que la toute nouvelle reine Mathilde a sans doute souffert, plus qu'il est acceptable, de la pilosité toute royale du roi Philippe.  Mathilde possède très exactement ce petit teint belge de porcelaine, qui rend les lendemains très difficiles.  Pas l'ombre d'une de ces photos toutefois dans la presse, en ce jour du couronnement où la souveraine ne laisse vraiment rien deviner de ses soucis cutanés.
Paul, quant à lui indifférent et septique devant les fêtes royales, se demande plutôt s'il préférerait partager un nouveau premier baiser en Flandres ou en Wallonie.  En français ou en flamand.  À Bruxelles, à Bruges, à Ostende ou au Coq.
 
À Namur, dans les Ardennes belges, à Liège ou à Arlon.   Paul se gratte la tempe droite.  Éternue par deux fois.  Allume une cigarette, puis une deuxième.  Avale tout dru une gorgée de Leffe.  Détaille la carte de la Belgique devant lui.  «Bon et puis merde.... je choisis au hasard, la chance!» se dit-il, fermant les yeux et lançant l'index de sa main droite sur la table. «Ce sera donc Gand.  Et la Flandre!  Vlaanderen! »
Gand.  
Gent, la très romantique.
 
 3-

Paul a vu la bicyclette en premier.  Puis les jambes.  Longues.  Des collants opaques vert-pomme.  Une robe courte et fuchsia, avec le vert-pomme, ça détonne mais c'est pour faire voler la tête.  À Gand, les jambons pendent dans les arcades des marchés.  Les souliers volent dans le ciel.  Les fesses ont de l'esprit.  Les cuisses sont culturelles.  Les ventres, écologiques.  Les corps se huilent et s'entretiennent à grands coups de pédales, de jolis canaux et de saules-pleureurs. 

 

«Ah putain! Mais pourquoi je rencontre cette femme de rêve dans ce foutu pays flamand dont je ne parle pas un TRAÎTRE mot.  Pas de Bonjour, pas de Bonsoir, pas de Bon matin, pas de Habitez-vous toujours chez votre mère ni de Voulez-vous danser avec moi, ce soir!  Je suis CUIT!!!!!!» se dit Paul, à nouveau liquéfié devant la crinière blonde,  la dégaine de chorégraphe d'Anne Teresa De Keersmaeker et la bouche à damner n'importe quel agneau mystique.


«Quelle fut mon plus extraordinaire premier baiser?» se demande alors Paul, les sourcils en accent circonflexe.  Il s'ébroue, se gratte la tempe gauche, allume «pshiiiiiit» une clope bien blonde.  La nicotine lui donne de la profondeur.  Comme la bière Gruut, bien ambrée au soleil de Gent! 


Alors, malgré les années, malgré les mois et les jours et les minutes et les secondes, Paul se rappelle avec une précision parfaite, celui partagé... avec Helena...

«Parce que tu étais si pure, Helena, avec tes yeux de petit chien et tes lèvres toutes roses.  Parce que tu riais tout bêtement aux étoiles avec tes copines et avec ta provocante grâce de jeune fille.  Parce que tu étais libre dans chaque petite parcelle de ton magnifique revêtement cutané, de ton menton alors intact à tes deux pieds trop arqués, jamais personne ne m'a autant donné envie d'embrasser...  Le problème avec toi, Helena, ce n'est pas seulement que j'ai eu tout de suite une envie monstrueuse de t'embrasser, c'est que jamais personne n'a autant aimé que toi se faire embrasser, interminablement se noyer dans la bouche de l'autre!»  

Paul glisse son index droit sur le contour de sa lèvre supérieure.  Appuie plus fort le long de sa lèvre inférieure.  Pointe sa langue sur son doigt pour vérifier sa consistance.  Frotte doucement son menton pour s'en rappeler l'existence. 

«Alors j'ai su que je ne pourrais JAMAIS faire sans toi et ton ardeur... Comme la promesse d'un quotidien savoureux et délicieux, pour traverser les emmerdes de la vies... Bah! Sans doute n'est-ce pas le critère premier pour choisir sa femme!  Encore faut-il qu'elle sois généreuse et bienveillante et aimante et drôle... oui, peut-être... mais le premier baiser partagé, goûté, éternisé, c'est vraiment lui qui marque l'amour... ou le désamour....» songe Paul, dans une certaine forme de ravissement.

La longue fille flamande aux superbes jambes sourit.  Sa bouche est grande et ses dents très blanches.  Elle lève sa main droite comme dans un ballet, tournoie sur elle-même, sa jolie robe fuchsia voletant en corolle de coton claire dans la fin d'après-midi de Gand.  Elle ondule méthodiquement les hanches.  Une à droite.  L'autre à gauche. « Gauche, droite, droite, gauche.»  La belle Flamande danse sans vergogne le long des canaux à la rencontre de son amoureux.

Paul entend chacune des consonnes et des voyelles qui, prononcées avec une absolue langueur, soufflent jusqu'à ses oreilles encore plus de goût pour le bonheur.

Encore plus de goût pour les baisers...

«...geef me een kus, my Love, mijn lieveling...»






 

vendredi 2 août 2013

Hellevoetsluis

Pour N., notre capitaine


Hellevoetsluis



«Hellevoetsluis est un ancien port militaire des Pays-Bas sur l'île de Voorne-Putten, en Hollande-Méridionale. La commune compte 39 714 habitants et a une superficie 46,11 de km² (dont 14,22 km² d'eau). Situé à l'embouchure de la Meuse et du Rhin, le petit port de Hellevoetsluis est choisi au XVIIe siècle pour abriter la flotte de l'amirauté de la Meuse.»

Wikipédia, juillet 2013

«Un homme, ça peut être détruit mais pas vaincu.»

Le vieil homme et la mer, Ernest Hemingway, 1952


 

1.

La  Miss Frost du dernier roman de John Irving a réussi à émoustiller Paul, aisément émoustillable il faut bien en convenir, mais tout de même épuisé par une lourde journée de travail où les femmes n'ont pas su épargner les oreilles et la sensibilité de leur gynécologue. 
-Un gynécologue n'est pas un psychologue vous savez, Mme F.  Peut-être devriez-vous songer à vous tourner vers un spécialiste de cet ordre pour arriver à régler vos problèmes de vaginisme aigu.
-Non Mme T., en aucun cas je ne pourrai souper au restaurant avec vous ce soir, notre code de déontologie nous l'interdit formellement, vous le savez bien...  Oui, vous vous sentez seule et mal aimée, mais vous savez bien que je ne suis que votre gynécologue... 

Bien avant de savoir que Miss Frost risquait de décongeler ce qui pouvait rester de froid dans les corps caverno-spongieux du sexe de Paul, la couverture du livre dans la vitrine de la librairie du coin l'avait interpellé.


Combien de fois Paul avait-il eu la chance d'observer ce simple geste?

Ces deux mains, parfois délicates et graciles, parfois raides et noueuses, les mains des femmes qui attachent leur soutien-gorge.  Ce geste séculaire et planétaire, ce simple mouvement en ciseaux de deux mains de femme, moulées dans le creux précis des omoplates, ces deux petits os saillants, tels des ailes d'ange ou d'oiseaux sauvages.  

Combien de fois Paul s'était-il réconcilié avec sa profession, devinant derrière les paravents ce geste inlassablement répété, intemporel et si suavement délicat? Si purement érotique?

Visiblement Paul n'était pas le seul à s'émouvoir du dos des femmes et de la déclinaison infinie de leur soutien-gorge.
John Irving y était passé. 
Et d'autres s'y perderont sans doute... 

2.

- Salut Paul!  Comment vas-tu? Ça fait fichûment longtemps que je ne t'ai plus vu.  Tu étais parti en  Europe, paraît-il, ces derniers mois? Dis-moi, je me cherche désespérément un équipage pour une régate de vieux gréements en Hollande.  Je me suis dit que tu en aurais peut-être envie, étant donné ton divorce... enfin... sans Helena, peut-être es-tu plus libre d'organiser tes vacances à la dernière minute? lui demande Raoul, un vieux loup-de-mer connu autrefois. La femme de Raoul travaillait avec Helena et plusieurs fois les deux couples avaient partagé de merveilleux moments de voile.
-Bah... Pourquoi pas Raoul!  Je n'avais vraiment rien de prévu.  Ton invitation me tente assez... répond Paul, attiré par le projet plutôt que par la perspective du néant de ses propres vacances estivales en solitaire.

Il peut être si facile pour un homme de se perdre dans la contemplation pure des omoplates d'une femme, mais tout aussi facile pour les marins de se perdre dans la passion absolue de la mer, du vent, de l'écume.  Leur bateau se transforme trop souvent en de difficiles maîtresses et il n'est pas rare que leur femme de chaire s'enfuit, l'écume bien spumeuse à la bouche. Et les marins sont alors livrés corps et âme à leur unique obsession.  Raoul est de ceux-là.  Isabelle l'a quitté il y a huit ans. 
Et étonnamment, jamais Paul ne l'a entendu s'en plaindre...

3.

Raoul n'avait pas pris soin de souligner que le troisième membre de l'équipage, formé à la va-vite, était une femme.  En entrant dans le bateau de Raoul, le Tyfoon tout pimpant et rafistolé pour l'occasion, Paul ouvre grand ses deux globes oculaires, les sourcils en accent circonflexe, croyant deviner dans la masse inanimée à gilet rayé bleu et blanc, une silhouette féminine, sans l'ombre d'un soutien-gorge.


-Je te présente Clara! Une vraie championne des régates et une véritable louve des mers, qui ne ressent essentiellement que le mal de terre... dit Raoul.

-Arrête ton char, Raoul! Salut! Moi c'est Clara! Et toi?
-Ppppau...Paul... enchanté... bégaie Paul en tendant la main droite, devant le teint d'olive chaud et les yeux gris foncé de Clara.
-Allez l'équipage, nous partons, il est tôt, nous aurons la journée pour arriver, les courants sont favorables, pas d'orage en perspective, à vos positions!!!!!! lance le capitaine, avec dans la voix cette excitation si particulière des marins qui prennent enfin le large.  
-Dès que je sens les vagues frapper la proue, dès que j'entends la mélodie du vent dans la grand voile, dès que je dépose mon regard sur l'horizon bleuté, je laisse tous mes soucis à terre et je deviens légère, légère... légère comme les sternes au dessus de notre tête... souffle Clara dans le tympan externe de l'oreille droite de Paul.




Paul ne peut s'empêcher de se demander si Clara est la maîtresse de Raoul.  Et ce qui les unit ou les désunit véritablement. Clara est si visiblement un oiseau sauvage dont chacune des omoplates frémissent au moindre vent, à tribord comme à bâbord.  Un oiseau si sensiblement blessé qui, sous les armures de la liberté, attise instantanément la tendresse des hommes.  

Est-ce que Raoul en était vraiment dupe?

Qu'est-ce qui avait véritablement amené Clara à bord du Tyfoon?

 4.


Paul n'avait jamais mis les pieds en Hollande.  Encore moins ses palmes.  Ce qui aurait l'heur sans doute d'être beaucoup plus pratique étant donné la configuration si marine de ce petit bout de pays où toutes les idées, les innovations, les cerveaux sont concentrés sur les façons de contenir la mer.  La maîtriser, en quelque sorte.  La dompter.  De barrages anti-tempête en digues.  De digues en écluses. D'écluses à celle d'Hellevoetsluis.
«Je maintiendrai», selon la devise des Pays-Bas.
Les bras du delta de Zéelande enlace la Meuse, l'Escaut et le Rhin et donne sur le gris si foncé de la Mer du Nord.  Ce même gris troublé, niché au fond des prunelles de Clara.  Les mêmes bras que Paul s'empêche d'ouvrir pour entendre le coeur de Clara battre plus près du sien.
-On se réunit tous à Willemstad, mes potes, pour commencer la première régate vers Hellevoetsluis.  On se prend tous un pot ensemble, ou plusieurs si vous préférez!!!  Prépare ton foie docteur Paul, il aura besoin de tonique pour les prochains jours! rigole Raoul, sa casquette de laine bleu foncé voilant ses sourcils broussailleux.



Paul n'est pas très sûr que les marins soient vraiment des hommes.  Sans doute sont-ils des hommes singuliers.  De ces hommes qui préfèrent la compagnie des embruns à celle des femmes.
Nulle femme au bassin de Willemstad.  Clara, seule. Petite mais grande, dressée comme un capitaine sur la proue du Tyfoon, fière et déterminée devant le spectacle de la Mer du Nord.  Et celui de tous ces marins réunis par leur passion commune, monologuant entre-eux à plus soif à propos de leur bateau, ses limites, ses forces, ses exigences, ses possibilités de gagner la régate, ses handicaps, ses couleurs et ses rêves.


Paul les écoute d'une oreille distraite, tout à l'observation minutieuse de Clara. Elle est coupée du reste de la troupe et concentrée sur la réparation du moteur qui vient tout juste de hoqueter lamentablement entre les mains de Raoul.
-T'inquiète Raoul.  Je te le répare, ton moteur.  Ce doit être le filtre qui s'est embourbé à nouveau de boue microbienne.  Je suis pas docteure, mais les microbes des filtres à moteur,  ça me connaît... On sera top-prêts pour la course de demain, sois sans crainte... sourit Clara, un regard en coin vers Paul, admiratif.

5.

 «Tuuuuuuuut Tuuuuuuuuuuut!!!!» claironne la trompette pour lancer le départ de la régate.  Le temps est clair.  Chaud.  34 degrés.  Aucun cumulo-nimbus à l'horizon.  Le vent force à deux, trois.  Ni trop, ni trop peu.  Les conditions sont idéales et Clara danse sur le pont du voilier, choquant la grand voile sous un coup de vent, bordant le génois dans les accalmies.   Rapide, précise, gracieuse.
Paul fait piètre figure.  Mélangeant les cordes et les noeuds.  Sans mémoire des procédures. Le mal de coeur au bord des lèvres, le whisky d'hier affluant dangereusement en vulgaire reflux gastrique acido-bilieux.
-Ça va Paul?  Tu tiens le coup? se moque Raoul entre deux manoeuvres pour accélérer le tempo et gratter le concurrent le plus immédiat. 
-Ça va.... répond pitoyablement Paul, essayant tant bien que mal de conserver le cap, un véritable mal de mer dans l'estomac malgré la dose massive d'anti-nauséeux.
-Tu te serais pas trompé de pilules docteur? lance Raoul, hilare et frénétique sous l'adrénaline de la régate.


Clara ne bronche pas.  Toute entière à la régate.  Ses pommettes rougissent et ses prunelles s'allument.  Clara est une autre.  Mais elle est tout, sauf un enfer.  Entre deux borborygmes, Paul observe cette femme silencieuse se transformer en un mystérieux personnage marin.  Devenir mi-sterne et mi-alizé, mi-vague ou mi-sirène.  Observe celle qui sait tout entendre, tout voir, tout sentir sur la mer pour parvenir à maîtriser ce bateau.  Clara semble précisément s'envoler dans la course, à peine différente des voiliers qui les entourent.
«Pouffffff...pouffffff...poufffffff...»
La musique assourdissante des bateaux en course masque les paroles que Paul, de toute façon, ne pourrait pas lui dire.
Les mots que Paul meurt pourtant d'envie de lui dire...

6.


-Bravo moussaillons!!! Nous avons terminé deuxième sur quinze dans notre catégorie.  Demain, on sera les premiers, hein Clara? Paul, tu prendras triple dose de médicaments... sourit Raoul, au retour des résultats annoncés sous la grande tente à l'embouchure du port.


-Nous devons défier notre numéro!  Ils nous ont donné le 100 mais on tentera de lui enlever quelques zéros, je suis assez d"accord!  répond Clara, occupée à ranger méticuleusement les amarres et les bouées et à nettoyer les ponts à l'eau claire.  Paul est déjà affalé sur le cockpit, la mort au corps, vanné par cette longue journée au soleil à combattre les nausées.

On pourrait définitivement comparer ces moments de retour de régate au grand calme après les tempêtes.  Tous ces hommes, absolument fébriles dans le départ, semblent maintenant contentés par le retour.   Et la bière.  Et le vin.  Et les rires et les discussions interminables sur leurs fichus bateaux.
Tous semblent apaisés, soudainement nonchalants.
Tous. Sauf Clara.
Clara qui prend la fuite dans sa soudaine absence.  Qui se ferme et devient blême, pâle, presque transparente.  Clara qui transperce de son regard intraduisible le coeur amoché de Paul.


Tout doucement, sans faire tellement de bruit, la nuit tombe sur Hellevoetsluis.  Le grand phare n'éclaire rien, rien qu'une parcelle de ce grand n'importe quoi qu'est ce foutoir de monde.  Ce foutoir rosé qui sait toutefois étreindre même les plus forts.

-Est-ce que tu sais, Paul, que Hellevoetsluis, ça veut dire l'Écluse du pied de l'enfer? lui chuchote Clara, assise seule sur la plage, évitant les autres marins amarrés au port.
-Est-ce que tu sais, Clara, que ta tristesse te perce la peau? lui répond Paul.
-Peut-être n'y a-t-il que toi, Paul, pour le voir et me lire?  Tu es vraiment nul à la voile, mais tu as l'art maudit de voir les âmes. Les pieds de l'enfer, je les ai connus... et puisque tu es un homme bon, je vais te le dire, à toi.  A toi seul, puisque Raoul le sait déjà.  Il a été le seul à savoir comment ne pas me parler, alors... dit-elle d'une voix de plus en plus rauque, atone, presque muette.
- Il y a deux ans, précisément aujourd'hui, mon mari adoré et mon merveilleux Jules de 14 mois sont morts dans un accident d'auto... souffle Clara, dans un filet de voix, des larmes amères envahissant ses yeux, sa bouche, sa gorge.  Coulant avec tant de retenue entre ses paumes crispées.

Paul ne dit rien.  Accroupi devant celle qui est emmurée dans sa douleur, il dépose sa main chaude sur son épaule droite.
Paul pleure auprès de Clara et de la lune et de la mer.
Et Paul se rappelle qu'un homme, ça peut être détruit, mais jamais vaincu...