mardi 2 avril 2013

Mafemmestuneblogueuse.com

Chère I.

Lettre 22

«On n'écrit pas parce qu'on a quelque chose à dire mais parce qu'on a envie de dire quelque chose.»
Cioran 

«Il faudrait que, dans tout le cours du livre, il n'y eut pas un mot de mon cru.»
Flaubert


                                                                               2007

«Tu es terriblement dangereuse ce matin, mon Helena chérie !   Fais gaffe à tes très jolies fesses!»
«Mais enfin, Paul, veux-tu bien me laisser travailler à la fin! T'as pas bien dormi cette nuit ou quoi?» 
«T'as qu'à pas traîner à ta table de travail toute nue sous ta nuisette de soie japonaise!»
«Arrête de te prendre pour Casanova, Giacomo Paul Casanova, ça ne te va pas, mais alors là, pas du tout!»  lui répondit Helena, passablement distraite avec son yaourt à moitié consommé, ses lunettes noires au bout de son coquin petit nez et sa terrible envie d'être goncourtisée!


Helena, coude droit plié sur sa table de travail, le visage absorbé, soutenu par sa paume droite, grignotant les cuticules de son cinquième doigt de sa bouche un peu sèche et fixant avidement l'écran, ne s'occupait pas de voir Paul partir pour sa clinique. «Je t'aime quand même patate...» lui souffla-t-il à l'oreille en caressant sa tête comme on caresse celle d'un chien. «Moi aussi...» répondit-elle dans une courte expiration.

C'était deux ans plus tôt,  lors d'un bref séjour de travail à Aix en famille.  Aix où Paul reviendra pour oublier Helena à grands coups de n'importe quoi et de pas mal de rosé.
Paul qui préférait de loin son Helena en rouge à lèvres rosées, ce petit rosé qui n'est ni rouge-ni fade, bottes de marche, nattes détressées et chien pendu à ses oreilles en promenade d'amoureux rue d'Italie.


 
 «Maman, qu'est-ce que tu fais encore devant ton ordinateur? T'as pas préparé le dîner? J'ai faim moi!», lui demanda à midi son fils Paul au retour de l'école «Tiens Junior,  lis ça!  Ça te changera un peu de tes bandes-dessinées bébé!» «Un blogue! Mais maman, c'est pas sérieux! Tu n'es pas une ado, quoi!» «Je t'aime quand même Junior!» répondit Helena en ricanant sous son écran. «Oh! et pour le dîner, tu peux peut-être le faire toi-même non? Moi, je suis occupée!»



Paul, quant à lui,  ne lisait que de la science-fiction.  Et les fantasmes du blogue d'Helena lui foutaient la trouille.  Comme lui foutait la trouille l'absence somme toute assez absolue de la présence d' Helena.
Toutefois, en amoureux qu'il était, il ne pouvait que soutenir et encourager sa femme.  Et la sauver accessoirement de la mort par asphyxie.  Helena, toujours en nuisette à seize-heures trente de l'après-midi, faillit mourir étouffée en avalant le capuchon rose de sa plume, confondant, dans l'emportement d'une référence à écrire, sa main droite et sa main gauche tenant le bout de pain.  Par chance, Heimlich (manoeuvre médicale) était déjà passé par là....

Pourtant ce matin-là, devant le visage blafard d'Helena, reflété sur l'écran crasseux de l'ordinateur, Paul a trouvé que l'écriture, ce n'était plus ni inquiétant, ni dangereux, ni très artistique. Il trouvait que c'était plutôt un paquet d'emmerdements.  «Bon ça suffit Helena!  Tu es devenue complètement obnubilée, obsédée par ton blogue!  J'amène en randonnée pédestre ton tronc cérébral, ton cerveau droit, ton cerveau gauche et ton cerveau reptilien à ton corps défendant. Sort tes plus belles jambes, ça pourrait toujours être pratique!»s'exclama Paul en ce dimanche où, vapotant sa e-cigarette en une énième tentative de sevrage nicotinique, il sentit la moutarde commencer à lui monter très sérieusement au nez.« J'amène aussi en prime mister Paul Junior, plus ou moins ici présent, et tout aussi obsédé, mais pas par les mêmes choses!» 



Du Cap Canaille au chemin des crêtes, de la calanque de Figuerolles au jardin de Mugel, l'air ailleurs d'Helena et son regard vague avait l'heur de heurter et Paul et Junior.  Helena devenait la voyageuse de l'improbable, du fictif, du pas encore écrit.  Helena devenait la mère et l'épouse fantôme qui ne faisait plus peur à personne!

Le lendemain de la ballade à Ciotat, Helena s'est réveillée, une brume encore plus profonde dans le fond des prunelles. «Paul, mais il n'y a plus de café!  Il n'y a plus de lait ni de pain! C'est quoi cette histoire?» Sans café, pas d'écriture.  Sans écriture, pas de blogue.  Sans blogue...
Helena a levé ses yeux clairs vers la cuisinette où Paul attablé devant l'écran n'a pas répondu.

-Silence-

«Paul, mais tu ne me réponds pas?» lui demanda-t-elle. Se penchant sur son épaule droite, elle découvrit sur l'écran de Paul qui tapait frénétiquement sur le clavier de l'ordinateur,  en surligné gras et mise en page centrale, cette suite de mots:

                                                   Mafemmestuneblogueuse.com

silence...

«Je sors chercher une baguette, de la confiture de cerises, du lait et du café, Paul... On déjeune ensemble?», a t-elle alors dit dans un murmure de dépit,  comprenant soudain combien dangereuse, et contagieuse,  est la terrible vacuité de ses fantasmes d'écrivain...
 
La Cigale

Ps: Qui est l'écrivaillon?   Helena ou Paul?





 
















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