mercredi 17 avril 2013

Une mère parfaite

Pour I.

Chère I.

Lettre 24

«Je suis capable du meilleur comme du pire, mais dans le pire, c'est moi le meilleur.»
  
Coluche  

«Be open, be curious, be observant, and pay attention.» 

The rock warrior's way, mental training for climbers, Arno Ilgner.



Paul est couché sur le côté gauche.  Le côté du coeur.  Son coeur bat toujours.  Quelque chose comme 78 tours à la minute.  Paul se retourne sur le côté droit.  Puis à nouveau sur le côté gauche.  Son coeur accélère.  Les fêtards hurlent dans la rue de la Mule noire. «Quel enfouaré tout de même ce P.-K.  Calme, mon oeil, son foutu appartement de bourges à deux milles euros!».  La joue droite enfoncée dans l'oreiller de plumes, Paul écoute le chant du souffle de l'air sortant de ses deux narines, étonnamment synchrone dans l'adversité. «Et puis merdeeeeeeeee!!!!!!!» dit-il, en se levant d'un bond, enlevant les deux boules Quies de ses tympans externes. 
Il insère le dernier filtre de papier no 4 dans le percolateur Philips.  Verse  le café moulu corsé et généreux «braourrrrououor.   En boit une tasseAllume une cigarette.  Puis une deuxième. 105 tours à la minute pour son coeur.  
Il est cinq heures 27 du matin et la journée, pour Paul, ne commence pas particulièrement bien.

Chiffre pour chiffre, on pourrait dire que Paul est plutôt pris dans un triangle amoureux. Et dans un problème de numéro.  Helena sa femme et son amant G., 34 ans.  Et puis Paul, le mari trompé.  Deux contre un, ce qui fait trois.  Depuis plusieurs jours,  et encore plus de minutes.  
Paul se frotte les yeux.  Trop fort.  Ouvre son journal.  Voit une annonce pour un séjour de nature et d'escalade à Embrun, au coeur des Alpes de Haute-Provence.  Transhumance.  Les moutons.  La paix.  Pas l'ombre d'un fêtard pendant la nuit.  Pas l'ombre d'un amant. 
Des pics enneigés en avril.
De l'air purifié.
Du silence.


Helena était, du temps où elle n'avait pas d'amant, ce qu'on appelle une mère parfaite. «Paul, mais c'est quoi ce pantalon que tu a mis à Junior? Et tu penses vraiment le sortir comme ça, sans chaussettes dans les bottines, avec le temps qu'il fait dehors?» «Paul, dépêche-toi d'aller chercher Junior à la garderie.  Il est DÉJÀ 15:30! » 


                               Perfect mothers, un film de Anne Fontaine d'après le roman de Doris Lessing

Comment une femme aimante comme Helena, une mère parfaitement attentive qui avait toujours protégé son fils des capricieuses passions humaines, avait-elle pu céder à cette histoire contre-natureÀ cette histoire qui faisait d'elle une mauvaise mère?
Nul mouton femelle aux bras de jeunes agneaux de 12 ans leur cadet.  La nature à Embrun avait encore toute sa tête sur les épaules, entre l'abbaye de Boscondon et les chemins de travers de Compostelle, où Paul part finalement dans l'espoir de dormir un peu.  


Le portable vibre.  Il sent dans sa poche droite le frémissement presque agréable de l'instrument. Affiché sur l'écran, le numéro d'Helena.  
Même le bêlement de tous les moutons de tout le Massif des Écrins, ne peut retenir Paul de s'énerver.
«Pourquoi m'appelles-tu, Helena? Tu es tellement ridicule en cougar nouveau-genre, ma pauvre fille, au bras d'un petit comique qui pourrait presque être ton fils!» «Tu aimerais peut-être mieux que je sois avec un bon grand-père de 72 ans alors?» «Ce que j'aimerais mieux, ma belle, à ce que je sache, tu ne me l'as jamais demandé...  C'est chouette!  Ça te le fera, ce deuxième enfant dont tu as toujours rêvé!!!!» lui répond Paul avec ironie.
«Ta gueule Paul!» 
Helena lui raccroche la ligne au nez .


Paul s'est trouvé nul. Et piteux.  Encore une fois.  

Était-ce Helena, cette mère qui n'est plus parfaite, qui le rendait nul?

Était-ce la situation qui le rendait nul?

Étaient-ce les 34 ans de G. qui le rendaient nul?

Paul, au pied de la montagne, observe ces fiers et élégants guerriers des voies rocheuses.  Admire la grâce si particulière de ce corps-à-corps, entre lâcher prise et vigilance, le long des façades rugueuses.  

Ce magnifique pas de deux entre le ciel et la terre.

«Pfffffffffffff!!!J'en ai vraiment ras-le-bol de ce bordel moi... je laisse tomber....» 


  
La Cigale

Ps: C'est quoi, tu penses, une mère parfaite?
 





mardi 9 avril 2013

Angela

Chère I.

Lettre 23

«Il faut allier le pessimisme de l'intelligence et l'optimisme de la volonté»

Antonio Gramsci cité par Angela Davis

«Comment s'étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s'appelaient-ils? Que vous importe ? D'où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l'on sait où l'on va ?  Le maître ne disait rien, et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici bas était écrit là-haut.»
 

Jacques le fataliste, Diderot



                                                                       Free Angela and all political prisoners
                                                                        Documentaire de Shola Lynch, 2013 

«Angelo, mais pourquoi tu ne veux pas l'appeler Angelo à la fin ce bébé?» lui demanda Helena à 40 semaines et trop de jours de grossesse, col dilaté à 4 cm et pas l'ombre d'une sécrétion d'ocytocine durant ses longues nuits sans sommeil.
«Mais enfin ma chérie, ce n'est pas parce que tu es italienne que l'on doit nécessairement lui donner un nom italien à ce petit!»
«Si on lui donne ton nom, Paul, il se fera appeler Junior toute sa vie et il t'en voudra à mort à l'adolescence, ça, tu peux en être certain oh toi, mon espèce de petit coq macho que tu es au fond même si tu essaies de le cacher!»

Helena avait bien dit.  Junior lui en a voulu à mort.  Pour ça et pour bien d'autres raisons.  Et Paul était bien un mâle alpha déguisé en homme rose.


Mais Angelo, non, impossible!

C'était joli pourtant Angelo.  Helena,  encore, avait raison.  Un ange évidemment, c'est tout ce que souhaitait Paul pour son nouveau-né.  Pour ce bébé garçon qui le tuait déjà de tendresse (comme il allait plus tard le tuer de fatigue, puis d'ingratitude), chaque fois qu'il entendait son coeur trotter «papah-papah-papah-papah... » à 145 tours à la minute dans le ventre de sa mère.

Mais ce qu'elle ne savait pas c'est qu'Angelo, ça ressemblait trop à Angela.
Et qu'Angela avait été autrefois la passion de jeunesse inavouée de Paul.
Un emportement amoureux secret, unilatéral, subversif et surtout ... impossible!
Et qu'Helena n'en savait rien de rien...

Jardin secret

Aaahhhngela...



Paul avait toujours gardé cachée cette photo en noir et blanc d'Angela. «Dieu qu'elle était belle!» se dit-il en ressortant ce vieux portrait.
Angela était venue pour une année d'étude en littératures françaises et études féminines à l'université.  Ils s'étaient rencontrés sur les bancs d'un cours de création littéraire, choisi en désespoir de cause par Paul, qui ne savait plus vraiment s'il avait envie d'être docteur.  Encore moins gynécologue.
Mais chose certaine, Paul avait très envie de prendre un verre avec Angela, la belle noire américaine, qui parlait un français délicieux, délié, avec un accent qui chantait de beaux lendemains.  Mais surtout de grandes aspirations militantes.


Angela au micro ce jour-là dans le grand amphithéâtre de l'université, ne chantait pas un air de jazz mais tentait d'expliquer par le détail, l'impossible condition noire aux États-unis, dans une forme de douceur et de sourire tellement étonnants malgré la colère.


«Angela, tu es l'ange de la colère noire», avait murmuré Paul.
Il s'était gratté la tempe droite.  Frotté les mains.  Ébroué les cheveux.  Allumé une cigarette.  Puis deux.  Et était tombé amoureux....

-Paffffffffffffffffff!!!!!!!!!!!!!!-

«Mais Paûûle, tu ne peux pas juste fumer des cigarettes, lire de la poésie, regarder les filles et critiquer tes professeurs et tes collègues de la faculté de médecine devant une chope de bière! Tu dois participer à la détresse des peuples et des plus vulnérables.  Tu me donnes un peu mal au coeur parfois tu sais Paûûle!», disait-elle de sa drôle de petite voix tendre et amusée.
Comment Angela aurait-elle bien pu être séduite par Paul?  Ce dérisoire petit Paul sans envergure, sans mission, sans passion sinon la bouche et l'espace, un centimètre à peine, entre les dents d'Angela où il rêvait de glisser sa langue?


Elle avait levé avec délicatesse sa longue main, caressé la tête de Paul et puis tournoyé sur elle-même en le saluant d'un regard vaguement communiste, rivant plutôt ses prunelles noires sur sa copine en jupe rouge.
Paul se liquéfiait d'envie d'amour avec Angela.
Mais Angela, en plus d'avoir tant d'autres combats, rêvait à d'autres bras.  Plus doux que fermes.  Plus fuselés que musclés.

Angela n'aimait pas vraiment Paul, bien qu'elle flirtait doucement avec son insoutenable légèreté. Angela aimait le peuple noir, l'action, la résistance, la radicalité pesée et profonde, la justice et le travail pour tous, encore plus que le mariage.
Toutes choses dont Paul était ignare.  Involontaire.  Incapable.

Et Angela, dans son lit, préférait les femmes...

Paul le fataliste s'était alors dit qu'il ne savait pas où il allait mais que tout semblait bien tracé.  Qu'il était écrit dans le ciel qu'il ne pourrait jamais marier une femme comme Angela.  Qu'il ne lèverait jamais le poing.  Ni haut.  Ni fort.  Mais peut-être pourrait-il, enfin, garder de cet emportement amoureux inavouable un nouveau goût  pour ce qui est plus grand que lui?

Angela aura une fois encore été une révolutionnaire.  La révolutionnaire, pour cette fois discrète, de l'intime.

Et ça, personne jamais ne le saura....

«Merci Angela!»




La Cigale

Ps: Ohlala!  Comme il est facile d'être séduit par l'esthétique de la révolution plus que par le politique. 

 

mercredi 3 avril 2013

Le mari de ma femme

Pour R.
Et un peu aussi pour O....

Chère I.

Lettre 22

«Le seul moyen de se délivrer de la tentation, c'est d'y céder.»

Oscar Wilde

«Avec un caractère comme j'en ai un, on n'épouse pas n'importe qui.  On épouse un cocu.
C'est ce que j'ai fait.
Il ne l'était pas encore quand je l'ai épousé, mais on voyait bien qu'il était fait pour ça.  Et ça n'a pas tardé.  C'est comme moi; je n'étais pas encore veuve.  Mais il a bien vu tout de suite que j'étais faite pour être veuve.  Et ça non plus, ça n'a pas tardé.  De ce point de vue, il a été très bien.  Ça lui plaisait, à cet homme d'épouser sa veuve.  On peut même dire qu'on a été trop vite, tous les deux, ça marchait trop bien, parce que à peine il était devenu mon cocu, je suis devenue sa veuve.»

Les nouveaux diablogues, Roland Dubillard, 1988.


Évidemment, ça n'allait pas arriver.   Pas besoin d'ouvrir les guillemets.  Nul point d'exclamation ou de peut-être.  Pas de point d'interrogation et d'etcoetera.  Helena ne serait jamais la veuve de Paul après l'avoir tué!!!
Mais Paul avait bien épousé la femme qui ferait de lui un cocu.  Et un cocu malheureux, qui aimait son chien mais n'en était pas aimé en retour.

Oscar.

Parce que Wilde avait du chien et qu'Oscar avait du Wilde, cédant sans cesse à toutes les tentations.  Sans scrupule.  Sans remord.  Sans meurtre et sans reproche.  Parce qu'Oscar, après avoir détesté Helena, avait cédé à son inclinaison naturelle au masochisme et était parti avec elle.  Parce que le chien tant aimé de  Paul s'appelle Oscar et que tout le monde se fout de cette double trahison.  Sauf Richard.

Richard avait lu le Traité «Les Droits des animaux» et pouvait disserter, des heures durant, de la condition animale.  Il ne trouvait pas opportun de mépriser l'animal et lui rendait son mystère, os après os, auprès d'Oscar autant qu'auprès des pigeons, des petits moineaux, des lézards, des cigales ou des grillons.
Richard savait bien que, comme nous, «les animaux portent au monde le mystère d'une présence psychologique unifiée... Ils voient et entendent, croient et désirent, se rappellent et anticipent, dressent des plans et ont des intentions.  De plus ce qui leur arrive leur importe...»
Têtu comme un âne. Puer comme un bouc. Langue de vipère.  Richard proscrivait toute forme d'expression insultante ou dénigrante pour l'animal, dans un code de rectitude linguistique parcimonieux.  Et ne mangeait que des graines.  Sèches de préférence.


Richard est l'ami de toujours. Le seul homme que Paul connaisse qui tricote des écharpes de laine aux couleurs bigarrées, devant la télévision.  Le frère de gentillesse, comme l'appelle Paul.  Celui sur qui on peut toujours compter.  Celui qui sera toujours là.
Et en ce matin où Helena avait appris à Paul qu'elle songeait à se remarier avec G., Paul sut, aussi certainement que l'on sait qu'il y a peu de chance d'assister vivant à sa propre mort,  que seul son ami pouvait le sortir de cette incroyable méprise.
«Richard,  au secours! Je ne peux absolument pas envisager de considérer ce méprisable amant comme étant le futur mari de ma femme.  Et penser qu'ils habiteront ensemble avec MON Oscar!»
«Tu rigoles mon ami, plutôt crever! On va trouver une solution.  J'arrive illico!» 

Le problème avec Richard c'est qu'il ne voyageait pas légerRichard est contre-bassiste baroque.  C'est-à-dire qu'il est le fier possesseur d'un magnifique et énorme instrument ancien, patine de bois tendre, clés élégantes, vibrato profond.  Et qu'il ne peut s'en séparer.  Pas une minute. Pas même une seconde. 
L'autre problème est que la contre-basse de Richard, dans son grand étui noir, ressemble à s'y méprendre à un cercueil. Et que les femmes, en général,  n'aiment pas particulièrement voir les hommes se ballader avec leur cercueil.  Même enrubannés de la plus belle écharpe de laine.

Est-ce pour ça que Richard est toujours célibataire?

Sans doute.  Mais pour lui, nul meurtre, nul cocufiage et nul mari de sa femme!

 

En attendant Richard, Paul partit se recueillir d'église en église, assistant au hasard à un magnifique  choral pascal de Bach.
Richard, Dieu, Bach, Chiens, Cigales, Tricots, Diablogues; tout le monde était convié à trouver des solutions à la trahison d'Oscar et au marasme conjugal de Paul.

(Même vous, en fait...)





Richard:Tu dois la prendre par la psychologie des situations!
Paul: La situation s'annonce mal et il pleut aujourd'hui.
Richard: Et si tu lui remettais sa situation dans la psychologie?
Paul: Je crains que G. n'ait le nez au milieu de la face, la psychologie dans les talons et la situation bien en main, si tu vois ce que je veux dire.
Richard: Un manque flagrant de courtoisie!
Paul: Évidemment! Mais si sa face était dans ses talons je pourrais marcher sur ses pas...
Richard: ... et récupérer Helena oh! ah!...


Devant la perspective où la femme de Paul pourrait avoir un mari et qu'Oscar serait perdu pour Paul, les deux amis se sont trouvés passablement démunis ce soir-là dans le grand divan du 6, rue de la mule noire.  Et globalement ivres, au salon.  Mais ils étaient ensemble et cela avait l'heur, en soi, de se transformer en solution.
Sans doute Helena ne serait jamais la veuve de Paul après l'avoir tué.  Mais ce soir-là,  Richard et Paul en sont arrivés à la conclusion que ce dernier pourrait, en désespoir de cause et seulement après avoir véritablement cédé à la tentation, devenir le veuf d'Helena après en avoir été cocu...

La Cigale

Ps: Je te mets au défi, ma chérie, de diabloguer-vrai avec ton amoureux ce soir!





 



mardi 2 avril 2013

Mafemmestuneblogueuse.com

Chère I.

Lettre 22

«On n'écrit pas parce qu'on a quelque chose à dire mais parce qu'on a envie de dire quelque chose.»
Cioran 

«Il faudrait que, dans tout le cours du livre, il n'y eut pas un mot de mon cru.»
Flaubert


                                                                               2007

«Tu es terriblement dangereuse ce matin, mon Helena chérie !   Fais gaffe à tes très jolies fesses!»
«Mais enfin, Paul, veux-tu bien me laisser travailler à la fin! T'as pas bien dormi cette nuit ou quoi?» 
«T'as qu'à pas traîner à ta table de travail toute nue sous ta nuisette de soie japonaise!»
«Arrête de te prendre pour Casanova, Giacomo Paul Casanova, ça ne te va pas, mais alors là, pas du tout!»  lui répondit Helena, passablement distraite avec son yaourt à moitié consommé, ses lunettes noires au bout de son coquin petit nez et sa terrible envie d'être goncourtisée!


Helena, coude droit plié sur sa table de travail, le visage absorbé, soutenu par sa paume droite, grignotant les cuticules de son cinquième doigt de sa bouche un peu sèche et fixant avidement l'écran, ne s'occupait pas de voir Paul partir pour sa clinique. «Je t'aime quand même patate...» lui souffla-t-il à l'oreille en caressant sa tête comme on caresse celle d'un chien. «Moi aussi...» répondit-elle dans une courte expiration.

C'était deux ans plus tôt,  lors d'un bref séjour de travail à Aix en famille.  Aix où Paul reviendra pour oublier Helena à grands coups de n'importe quoi et de pas mal de rosé.
Paul qui préférait de loin son Helena en rouge à lèvres rosées, ce petit rosé qui n'est ni rouge-ni fade, bottes de marche, nattes détressées et chien pendu à ses oreilles en promenade d'amoureux rue d'Italie.


 
 «Maman, qu'est-ce que tu fais encore devant ton ordinateur? T'as pas préparé le dîner? J'ai faim moi!», lui demanda à midi son fils Paul au retour de l'école «Tiens Junior,  lis ça!  Ça te changera un peu de tes bandes-dessinées bébé!» «Un blogue! Mais maman, c'est pas sérieux! Tu n'es pas une ado, quoi!» «Je t'aime quand même Junior!» répondit Helena en ricanant sous son écran. «Oh! et pour le dîner, tu peux peut-être le faire toi-même non? Moi, je suis occupée!»



Paul, quant à lui,  ne lisait que de la science-fiction.  Et les fantasmes du blogue d'Helena lui foutaient la trouille.  Comme lui foutait la trouille l'absence somme toute assez absolue de la présence d' Helena.
Toutefois, en amoureux qu'il était, il ne pouvait que soutenir et encourager sa femme.  Et la sauver accessoirement de la mort par asphyxie.  Helena, toujours en nuisette à seize-heures trente de l'après-midi, faillit mourir étouffée en avalant le capuchon rose de sa plume, confondant, dans l'emportement d'une référence à écrire, sa main droite et sa main gauche tenant le bout de pain.  Par chance, Heimlich (manoeuvre médicale) était déjà passé par là....

Pourtant ce matin-là, devant le visage blafard d'Helena, reflété sur l'écran crasseux de l'ordinateur, Paul a trouvé que l'écriture, ce n'était plus ni inquiétant, ni dangereux, ni très artistique. Il trouvait que c'était plutôt un paquet d'emmerdements.  «Bon ça suffit Helena!  Tu es devenue complètement obnubilée, obsédée par ton blogue!  J'amène en randonnée pédestre ton tronc cérébral, ton cerveau droit, ton cerveau gauche et ton cerveau reptilien à ton corps défendant. Sort tes plus belles jambes, ça pourrait toujours être pratique!»s'exclama Paul en ce dimanche où, vapotant sa e-cigarette en une énième tentative de sevrage nicotinique, il sentit la moutarde commencer à lui monter très sérieusement au nez.« J'amène aussi en prime mister Paul Junior, plus ou moins ici présent, et tout aussi obsédé, mais pas par les mêmes choses!» 



Du Cap Canaille au chemin des crêtes, de la calanque de Figuerolles au jardin de Mugel, l'air ailleurs d'Helena et son regard vague avait l'heur de heurter et Paul et Junior.  Helena devenait la voyageuse de l'improbable, du fictif, du pas encore écrit.  Helena devenait la mère et l'épouse fantôme qui ne faisait plus peur à personne!

Le lendemain de la ballade à Ciotat, Helena s'est réveillée, une brume encore plus profonde dans le fond des prunelles. «Paul, mais il n'y a plus de café!  Il n'y a plus de lait ni de pain! C'est quoi cette histoire?» Sans café, pas d'écriture.  Sans écriture, pas de blogue.  Sans blogue...
Helena a levé ses yeux clairs vers la cuisinette où Paul attablé devant l'écran n'a pas répondu.

-Silence-

«Paul, mais tu ne me réponds pas?» lui demanda-t-elle. Se penchant sur son épaule droite, elle découvrit sur l'écran de Paul qui tapait frénétiquement sur le clavier de l'ordinateur,  en surligné gras et mise en page centrale, cette suite de mots:

                                                   Mafemmestuneblogueuse.com

silence...

«Je sors chercher une baguette, de la confiture de cerises, du lait et du café, Paul... On déjeune ensemble?», a t-elle alors dit dans un murmure de dépit,  comprenant soudain combien dangereuse, et contagieuse,  est la terrible vacuité de ses fantasmes d'écrivain...
 
La Cigale

Ps: Qui est l'écrivaillon?   Helena ou Paul?